Etranger dans son propre pays

Mes lectures d’été m’ont conduit à prendre un peu de distance avec légèreté en lisant un livre dont je savais pertinemment qu’il ne me ferait pas de noeuds au cerveau tout en me laissant à la fin de la lecture, moins idiot que je ne l’étais au départ. Après la lecture de Motel Blues, je me doutais que lire American Rigolos* de Bill Bryson ne me décevrait pas.

Photo © Kodama

Bryson, né Américain, revient aux Etats-Unis après avoir passé 20 ans de sa vie dans la campagne anglaise. Personne mieux que lui ne peut décrire avec autant d’impartialité son pays dans ses travers comme dans ses qualités puisque c’est son pays, un pays étrange qui a changé pendant ces 20 ans d’absence, et dans lequel il se sent parfois étranger. En 1996, un ami journaliste lui demande d’écrire des petites chroniques sur la vie aux USA, chroniques destinées à être publiées au Royaume-Uni, et au bout du compte, ce sont 75 pièces des trois ou quatre pages chacune, bourrées d’un humour tendre et tout britannique, nous apprenant ce que sont les Etats-Unis dans toute leur absurdité. Il m’avait fait hurler de rire dans Motel Blues, il m’a attendri, fait peur et fait rire aux larmes dans celui-ci. Mais sous l’humour se cache aussi l’énergie feutrée du désespoir et l’angoisse de vivre dans un pays qui semble avoir perdu la raison.

Mes concitoyens se sont si bien accoutumés aux progrès constants de la technologie que dans les années soixante ils en sont arrivés à imaginer que les machines devraient tout faire à leur place.
Je me rappelle avec précision le jour où j’ai compris que ce n’était pas forcément une très bonne idée. En 1961 ou 1962, mon père avait reçu pour Noël un couteau électrique, un des premiers modèles, donc un engin assez impressionnant. Peut-être ma mémoire me joue-t-elle des tours, mais il me semble bien le voir en train d’enfiler des gants de chantier et de mettre des lunettes de protection avant de brancher la prise. Une chose est sûre : au moment où il a voulu découper la dinde, celle-ci s’est désintégrée dans un nuage de charpie blanche et la lame a attaqué le plat dans une gerbe d’étincelles bleues. Puis l’appareil a sauté des mains de mon père, traversé la table et disparu de la pièce tel un Gremlin. Je crois qu’on ne l’a jamais revu, mais certains prétendent l’avoir entendu parfois, tard dans la nuit, se cogner contre un pied de table.

L’humour de Bryson contraste terriblement avec celui de ces concitoyens, avec qui il désespère de pouvoir plaisanter. C’en est affligeant:

Tout a commencé de manière très innocente. Peu de temps après notre emménagement, un des arbres de notre voisin est tombé. Un matin, j’ai remarqué qu’il le débitait et en chargeait les morceaux sur la galerie de sa voiture. C’était un arbre très touffu et les branches débordaient largement du toit.
– Et alors ? On essaie de camoufler sa voiture ? lui ai-je lancé, très pince-sans-rire.
Il m’a dévisagé un moment.
– Mais non, pas du tout, m’a-t-il expliqué le plus sérieusement du monde. La tempête de l’autre soir a fait tomber notre arbre et maintenant je dois emmener les branches à la décharge.

Bryson a une explication, que l’on trouve également chez Anne-Marie Schwarzenbach **:

L’ironie est ici le mot clé, bien sûr. Les Américains ne l’emploient pas beaucoup. (Ici je fais de l’ironie : en réalité ils ne l’emploient jamais.) On peut presque s’en réjouir. L’ironie est cousine du cynisme, et le cynisme n’est pas un trait vertueux. Les Américains – pas tous, mais bon nombre d’entre eux – n’aiment ni l’une ni l’autre. Leur attitude dans la vie de tous les jours est confiante, directe et littérale au point d’en être attendrissante. Ils ne s’attendent pas à ce que les conversations dérivent en joutes verbales sophistiquées. Tout écart les déstabilise.

* Le titre original est “I’m a stranger here myself, notes from a big country
** in Loin de New-York

Kolkata Variations

Juan Rayos est un personnage qui me fascine depuis quelques temps grâce à ses Moleskine, le A et le B, mais il est également l’auteur de deux séries de photographies que personnellement je trouve splendides car elles sortent totalement de l’ordinaire et sont chargées d’une ambiance terriblement sombre tellement réelle et morbide qu’elle reflète à mon sens l’Inde telle qu’elle est et non telle qu’on tente de la représenter.

Kolkata et Varanasi Variations. Les deux séries sont placées sur une carte. Ici et .

Lui ou moi

Lorsqu’en feuilletant les albums de photos de famille, il est normal qu’on trouve des ressemblances avec les gens qui constituent l’ensemble duquel on vient, a fortiori lorsqu’on retrouve des visages avec quelques dizaines d’années en moins.

Je savais que la ressemblance avec mon oncle était assez nette, mais pour le coup, j’ai été frappé de découvrir cette photo perdue parmi tant d’autres. J’ai eu l’impression de me voir, diffusé dans un décor que je n’ai jamais pu connaître* puisque la photo doit dater de l’année 1967. Troublant à souhait…

*Surtout que je n’ai jamais fait mon service militaire, uhuhu.

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Terre des lieux

Le prieur

– Toujours pareil. Il ne parlait que damnation, jamais de nous. Vous décoiffez tant soit peu une jeune fille, vous alliez droit comme une flèche en enfer.
Auquel il ne croit pas du tout. Il croit aux “lieux” (Ker en breton). Il connait dans l’île des lieux – bien circonscrits : un roc fendu par la foudre, une souche de cornouiller qu’on a toujours vue là et qui ne veut pas mourir – pleins de force, d’efficace et de bonté. C’est là qu’il faut aller se recueillir, demander, remercier. Ailleurs, à l’église qu’on laisse un peu aux femmes, c’est du temps perdu.

Nicolas Bouvier,
Journal d’Aran et d’autres lieux.*

On sous-estime souvent l’importance des lieux dans les cultures populaires. Qui n’a jamais foulé les terres chargées d’histoires et de légendes ne peut avoir idée de ce qu’ils représentent en terme de charge émotionnelle et religieuse. On se retrouve transporté dans des temps morts, de la veine de ceux dont parle Loti lorsqu’il se perd dans les remparts du monastère Sainte-Catherine, en plein Sinaï.

* Non, désolé, ce livre ne parle pas de poissons.

Retour à la (télé)réalité

Lorsque mon fils m’a réveillé, j’ai ouvert des yeux ronds comme des soucoupes en ne croyant pas tout à fait que les chiffres qu’affichait le réveil était deux fois 1. Je me suis levé en catastrophe parce que je devais aller à la banque et c’est précisément derrière ce guichet que j’ai rencontré Thomas du loft. Oui oui. Le Thomas du loft n°2. Je savais qu’il travaillait ici depuis pas mal de temps ; comme quoi la célébrité a du bon, elle mène à tout, même à travailler comme “agent d’accueil” dans une banque de banlieue. Je suis admiratif.
Comme ma librairie se trouve juste à côté, je suis allé y faire un tour, juste pour voir. J’ai acheté une carte postale qui ne manquait pas de charme, et c’est là que Christelle m’a appelé. Comme souvent, elle m’appelle le lundi et comme souvent le lundi, j’ai ma voix du petit matin et comme souvent, j’ai la tête dans le pâté lorsqu’elle m’appelle. Elle va finir par croire qu’elle m’emmerde. Au retour, j’ai découvert un bleu que je ne connaissais pas et j’ai soudain été rattrapé par l’impression que les jours passent trop vite.
Dans son désir de ne me voir manquer de rien, Kenya m’a ce jour apporté quatre feuilles de tilleul toutes aussi jaunes que celles du peuplier et duveteuses à leur surface, agréables à caresser, quatre feuilles que je me suis empressé de glisser entre les feuilles des Marginalia de Poe.
Dans le ciel de l’après-midi s’étalaient de gros nuages blancs sur un fond bleu de Prusse, et un peu plus loin, une chappe d’un gris bleuté foncé s’est étendue au-dessus de nos têtes, dans une sorte de peau squameuse de reptile, ondulante et surréelle.
En regardant les minutes passer, je reste seul avec mon fils en me demandant ce que j’attends réellement, si je n’attends pas tout simplement un éventuel retour à la réalité.

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strange_sky.jpg

Oui oui, c’est bien ma voiture à gauche.

Le jaune des peupliers, le vent dans les arbres

Parce que les envies de mon enfant sont comme les appels de la nature, pressants et impossibles à contrarier, je l’ai emmené au parc, mon Phaidon ACM en édition de poche pour me plonger dans les beautés de l’Europe du Nord, en surveillant le zouzou qui m’a étonné en se balançant tout seul sur le portique, un coup en avant, un coup en arrière, avec ses petites jambes opérant un mouvement de balancier qui m’endormait doucement, et je me serais volontiers laissé bercer un peu plus si je n’avais dû subir les ronrons des souffleurs de feuilles.
Kenya m’a rapporté trois feuilles jaunes et encore épaisses de sève de peupliers avant qu’elles ne soient emportées par ce vent fou et bruyant et il m’a demandé de les mettre dans mon livre pour en faire des marque-page. Alors je les ai séchées et coincées dans mon livre.
Et puis je me suis demandé si j’allais penser à raconter mes vacances. Pas plus longtemps qu’un battement de cil, pas plus longtemps que le vol langoureux et discret d’un papillon, je me suis posé cette question ridicule en ne cherchant pas de réponse, la laissant retomber comme une feuille tancée par la tempête.
Nicolas Bouvier disait qu’on ne ne connait le monde que si l’on n’a vu les hommes. Et dire que j’étais parti sans me soucier de savoir que pour tout préambule, le monde commence en bas de chez moi.

Ambiances sonores du Japon

Grâce à l’excellent blog de David (je souligne qu’un blog français sur le Japon est suffisamment rare pour être souligné, once again), j’ai découvert (plein de choses, entre autres) via un billet sur les hommes-sandwiches des rues, un site regroupant des ambiances sonores du Japon, dans les rues, au restaurant

Vraiment dépaysant.

Et puis pendant qu’on y est, un très beau billet sur Heian Jingu Shrine, un lieu réellement magique et un autre sur les pêcheurs.