Les dernières fois

Raymond Depardon

Raymond Depardon – Voyages

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Les dernières fois ont parfois le goût de l’amertume et de la nouveauté ; les derniers jours sont souvent ceux qui restent le plus longtemps en mémoire et qui trainent derrière comme un batterie de casseroles accrochée à la voiture des mariés. Dernier jour sur la plage face à l’Océan avec le soleil qui fait coucou de la main en te susurrant à l’oreille qu’il est temps d’aller te coucher parce que demain tu dois te lever tôt et qu’il faut prendre la route avec tous ces cons, dernière soirée avec tes amis parce que demain tu pars pour un lointain pays étranger et que tu ne les reverras pas de sitôt tous ces goguenards qui t’ont tant fait marrer, dernière fois que tu embrasses cette fille parce que tu ne la reverras plus c’est certain, elle a décidé de faire son chemin, parallèlement ou perpendiculairement au tien et tu sais quand-même que tu la reverras dans quinze ans, elle se sera mariée avec un ex-athlète et elle vivra dans une fabuuuuuuuleuse maison dans la Vallée de Chevreuse avec ses deux enfants, dernière fois que tu manges dans ce petit restaurant qui dans un mois fermera ses portes mais tu ne le sais pas encore.
Aujourd’hui, c’était ma dernière fois à mon bureau, dans mon service, avec mes collègues et ça me fait tout bizarre, j’en ai le ventre serré – à moins que ce ne soit encore cette vacherie de gastro – et je n’irai pas jusqu’à chialer mais quand-même, mais voilà, je suis un peu ému, un peu attendri par mes collègues, certains avaient la voix qui tremblaient comme celle d’une vieille poule – deux d’entre eux m’ont même claqué la bise – et d’autres avaient un peu les yeux humides – tiens, prends un kleenex® – et puis moi, débonnaire, j’ai été invité à boire le Champagne dans mon nouveau service, comme ça, parce que c’est bien de se boire une coupette avant le week-end et merci pour tout, on a bien travaillé – cette ambiance va me plaire je sens, et dix-neuf heures arrivant, j’ai oublié qu’il fallait que j’aille signer mon contrat et j’y suis finalement allé, lu les quelques lignes – parafe chaque page, bon pour accord, lu et approuvé, signez ici, monsieur le PDG et moi-même – voilà, c’est fait, je suis content, c’est officialisé et lundi j’embarque mon carton et mon PC quatre étages plus haut, et c’est ma nouvelle vie qui commence dans un département commercial avec plein de responsabilités et tout ça, je suis content, même si c’était ma dernière fois – apprendre à tourner une page est un exercice qui ne va pas de soi et qu’il faut apprendre à entreprendre avec une certaine sérénité – ici, mais ce ne sera pas la dernière dernière fois, il y en aura plein d’autres – bon dieu, je me mangerais bien un confit de canard avec des pommes de terres sarladaises – et voilà, c’est tout, on est vendredi soir et c’est fini pour moi ici.
J’éteins la lumière, la photocopieuse – partir le dernier – et laisser derrière un petit quelque chose, au revoir messieurs dames, les rues sont remplies de gens qui vont d’un endroit à un autre sans but apparent, on est vendredi soir et il pleuviote tendrement dans les rues jaunies par les lampadaires d’altitude, Collected Stories de Kipling à mes côtés et une chanson des Stones à la radio, je me suis arrêté au tabac pour acheter des sucreries aux fruits et puis j’ai laissé l’air du dehors entrer dans la voiture par la fenêtre le nez émoustillé comme une truffe de chien qui aurait passé sa tête par la fenêtre – un chien avec des lunettes de soleil aux verres fumés, un chien qui ne veut qu’une chose, être un peu heureux, juste une petite léchouille sur la joue et pisser contre un arbre…