Lily Spengler ou le scintillement, un air d'opéra en six actes, dont un sexuel

1. Le silence s’épuise en douceur. La ville meurt petit à petit, les lumières se taisent – appuyé sur la rambarde du pont je ressens les vibrations de ceux qui indolents marchent encore à cette heure non répertoriée – je ne sais pas quelle heure il peut être – le vent me brise les oreilles et s’insinue sous mon manteau comme une traîtrise acérée, la Seine ne fait aucun bruit, elle ne bruisse pas, ni ne plique ploque – elle ne fait que renvoyer les éclairs incisifs des réverbères plantés sur les berges comme autant de bornes kilométriques sur une route ondulante, il est certainement tard, ou tôt, ou peut-être suis-je déjà en enfer, j’allume une dernière cigarette et je recrache la fumée d’un seul coup et je tousse à m’en tordre l’estomac, c’est dégueulasse, je n’en peux plus – mes yeux s’éteignent avec le silence, je ne l’ai pas sentie s’approcher de moi.

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2. Je vois son parfum flotter autour d’elle comme une nimbe mystique, boisé et sauvage, un grand couturier, elle se pose à côté de moi, bras sur la rambarde et regarde au loin comme si la Seine serpentante filait à l’horizon me donnant tout à coup à voir un océan ridulé s’insinuant à l’envi sous nos pieds et l’infini au-delà des ponts aux épaisses jambes, regard malicieux et cheveux au vent glacé, perverse amoureuse adorable, pas un seul regard accordé, juste son odeur féminine et rugueuse, elle entrouvre les lèvres, lèvres flamboyantes pour me dire deux ou quelques mots qui déjà retombent emportés par le flot je ne l’écoute pas, je ne les écoute pas, il fait froid et mes yeux pleurent son image s’enfuit et se brouille, moi vers elle qui me regarde maintenant des yeux noisette sombre intense, pleins d’audace et de fierté, elle a envie de m’aimer, c’est ce qu’elle me dit. C’est ce que je comprends.

La Robe

3. Nous avons marché pendant quelques minutes en fumant et en nous disant des mots que je garde près de moi comme un souffle brûlant, elle me tenait par la main en regardant par terre et en me jetant quelque fois un regard lourd de désir, puis nous sommes allés ici, dans ce lieu que j’aime tant – là où les lumières rosées capturent l’obscurité au ras du sol, là où les lumignons de la couleur des oranges mûres laissent sur les tables basses leurs reflets dorés et apaisants et derrière le bar l’agitation des maids qui sans cesse remettent sur le comptoir des plateaux pleins de légumes crus taillés en longs morceaux que l’on plonge dans des bols de sauce qu’il faut manger accompagnés de quelques de coupes de Champagne – et nous ne parlons pas, rien, pas un mot juste ses yeux fichés dans les miens, de grand yeux dans lesquels je ne vois rien, pas de lendemain mais finalement je ne sais pas, je ne sais rien d’elle et je n’ai pas besoin de lui dire quoi que ce soit – c’est avec son corps qu’elle me parle et qu’elle ondule dans une danse délicate faite de vaguelettes – ses mots sont des attitudes et des cris déchirants de passion – entre deux verres de brume je respire le parfum de ses cheveux – ils me disent de me rapprocher d’elle et de prendre ses lèvres. Elle me les refusera plus d’une fois.

4. J’exprime des excuses minables parce que je n’ai pas voulu la voir et sa voix au téléphone me dit que je suis indigne d’elle, c’est certainement vrai alors j’invoque des mots et des dieux spécialement inventés pour elle – mais rien ne la calme – jusqu’à ce que je lui avoue qu’elle me terrifie et me glace sur place, terreur froide – je la sens se raidir et c’est le calme qui l’emporte – elle parle doucement et me demande de venir la voir tout de suite – une incantation – je ne refuse pas comment le pourrais-je – j’ai envie de la voir, elle me ronge comme une ingestion de vitriol détruit mes organes et me vide de l’intérieur – je descends les marches quatre à quatre (la porte ouverte de l’appartement ?) et manque de m’éclater les dents contre la rampe je cours de plus en plus vite à bout de souffle je dévale la rue jusqu’au carrefour prends à gauche et j’arrive à l’arrêt juste au moment où le bus un signe de la main repart m’attend ouvre ses portes – je m’engouffre en sueur…

5. Elle m’ouvre la porte presque nue dans son peignoir de satin, sans complexe et me dit de rentrer me prend la main viens ici toi et je m’exécute sans rien dire la sueur au front j’ai monté l’escalier éreinté et j’ai sonné sans attendre – elle me dit de m’asseoir dans ce fauteuil elle va dans la cuisine faire chauffer de l’eau pour le thé et de temps en temps me regarde comme pour me surveiller faire attention que je ne m’enfuie pas mais je ne pars pas – je ne veux pas je n’en ai pas envie je ne peux pas je suis bien là avec toi – tu veux un thé elle me dit euh non pas vraiment ça fait pisser moi j’en prends un elle me dit avec son sourire celui qui me fait rougir de honte – elle boit son thé et me parle de son chat je n’aime pas son chat il me regarde avec défiance comme si j’étais un intrus éviscérateur de chat alors que je me fous de lui tout ce que je veux c’est qu’il ne s’en prenne pas à mes chaussettes ou à mon caleçon, sale chat de merde avec ses yeux qui me triturent l’âme – elle fait tomber sa tasse alors que je suis en train de reluquer son chat et elle elle se jette sur moi comme une fauve sans prévenir et elle me prend encore la main et m’indique le chemin de sa poitrine et moi comme un fou je prends déjà son peignoir que j’ouvre en grand – sa peau douce ses seins généreux – elle m’emmène avec elle dans la chambre me plaque contre le mur puis se retourne me fait changer de place je ne sais plus quoi faire je ne sais pas ce qu’elle veut, elle me fait tourner la tête, son parfum et ses cheveux – j’ai l’impression de devenir dingue – dingue de son désir pour moi – elle est face au mur et respire fort je sens son souffle elle m’étourdit – ma main glisse sur son ventre et descend le long de ses cuisses, enfermée entre les deux elle me sert fort et m’invite à la fois – ses yeux sont ouverts elle fixe le lit de son regard dur – pendant que je la caresse elle ne cesse de regarder fixement et je la sens terriblement prête respire de plus en plus fort envoûtés par nos odeurs elle me renverse sur le lit et je me cogne contre le sol – elle me prend – elle m’a pris elle m’a volé je suis déjà mort… elle me dit deux mots à l’oreille que je ne comprends pas.

Moogjam

6. Mon téléphone sonne mais ce n’est pas elle – je raccroche. Elle m’a rappelé une fois mais je n’étais pas là et depuis plus rien. son message était laconique et sans substance, tu me manques elle m’a dit I miss you. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue, elle est certainement partie au Brésil ou dans un pays où je n’irais jamais et je ne sais pas où je pourrais la chercher et encore moins la trouver pas plus que je ne connais qui que ce soit qui la connaisse, juste une adresse et personne qui sait ce qu’elle est devenue elle est partie volatilisée je ne sais où. Moi aujourd’hui, je ne vis plus parce que je reste avec ce désir d’elle que je n’arrive pas à éteindre et j’ai du mal à oublier cette chambre avec ce petit balcon duquel je pouvais voir tout Paris où je n’ai passé qu’une nuit à peine, nuit violente et nuit violée.
Lily Spengler est partie.
Elle n’a en fait rien dit.

Voyage aux pays des Roms

Joakim Eskildsen s’est lancé sur les routes pour aller quérir l’essence de la vie des Roms. Peuple de la désertion, du nomadisme et aussi du rejet, il l’a imprimé sur la pellicule l’âme de ces personnages marquants aux visages burinés par la pauvreté. Comme il le dit lui-même, comprendre l’attirance pour les Roms ne peut avoir de réponse.
De la France à la Russie, de l’Inde à la Finlande, il a tracé ces hommes et ces femmes avec une sensibilité rare.

Roma journey

A voir également, la superbe série sur les signes nordiques, et ses superbes photos de la Medina.

Northern Sea

Une découverte coup de coeur.

Prora, ou la prétention nazie à maîtriser l'architecture

L’idée aurait pu être bonne, et ce qui aurait dû en découler était inscrit dans un projet plutôt social – si tant est que l’on ne colle pas à ce mot le mot “national”.
Prora
, à l’origine, c’est une langue de sable recouverte de bruyère, un site exceptionnel en bordure de la Mer Baltique. Pourtant, Prora résonne d’une toute autre manière. C’est un site que les Allemands se sont évertués à détruire consciencieusement en y construisant un complexe de béton, entre 1936 et 1939, long de près de 5 kilomètres. Prévu pour accueillir vingt-mille familles de travailleurs allemands en villégiature au bord de la mer, les huit bâtiments constituant le complexe sont non seulement d’une laideur sans nom, mais en plus n’ont jamais été utilisés comme tels.
La moitié des bâtiments est aujourd’hui à l’abandon et commence à se délabrer de manière inquiétante. Ce qui est non moins absurde, c’est que l’ensemble “architectural” – terme à utiliser avec des pincettes – a reçu lors de l’Exposition Universelle de 1937 le Grand Prix de l’Architecture. On croirait rêver.

Via Anarchitecture.

Prora

Fabienne et moi avons décidé de vous emmener dans un tour du monde virtuel. Vous pouvez suivre les étapes de ce voyage sur Google Maps.

La grande migration des crabes rouges de Christmas Island

Photo © Vincs

Gecarcoidea natalis, comme son nom l’indique, est une espèce de crabe endémique d’une petite île située non loin des côtes indonésiennes et pour les quelques 1600 habitants de l’île, c’est un véritable cauchemar auquel ils se sont pourtant habitués. En effet, tous les ans en octobre et novembre ce petit crabe rouge absolument inoffensif et végétarien opère sa grande migration, envahissant ainsi les moindres recoins de ce monticule de terre éloigné de tout qu’est Christmas Island. Sortant par milliers, dizaines de milliers de la jungle (l’estimation de la population de crabes rouges est d’environ 120 millions), ils envahissent l’île pour rejoindre l’océan et y pondre leur oeufs. Ainsi, ce ne sont pas moins de 65 millions de femelles qui traversent 8 km en 5 jours pour rejoindre les plages et autant dire que cette migration est un véritable fléau. Envahissant les rues, les propriétés, les routes, ils occupent tout l’espace disponible jusqu’à paralyser complètement l’activité de l’île pendant ces deux mois d’enfer. Inévitablement, malgré tout le respect des habitants pour leurs voisins pour le moins encombrants, tous les ans ce sont des milliers d’entre eux qui périssent, principalement sur les routes.
Continue reading “La grande migration des crabes rouges de Christmas Island”

Carnets de l’Océan 2 – version images

132 - Paimpol

Seconde partie de mes carnets de l’Océan – avec une majuscule, certains mots ne souffrent pas les petites choses. La première partie s’arrêtait en plein coeur de La Rochelle – et non pas de Nantes.
Seconde fois que je remontais la côté dans ce sens, en passant par les marais de Marans, le Poitevin, de vieux souvenirs douloureux, la pays Nantais et ses vignes, la route à l’ancienne dans un air iodée, une grande ville de bord de mer dans laquelle il n’est pas facile de trouver un restaurant ouvert, même un bar, et ne parlons pas de l’hôtel.
La Rochelle, Nantes et Vannes, parcours presque logique.
En passant par Pontivy et le coeur du pays des Rohan (les nobles, rien à voir avec le Seigneur des Anneaux), puis Corlay et sa route tellement sinueuse et revêche que mon fils a vomi son sandwich sur ses genoux.
Suite et fin de ces carnets.
Pour la version papier, il faudra attendre la fin de la rédaction.
Comme pour l’autre, en musique, de circonstance. Continue reading “Carnets de l’Océan 2 – version images”

Carnets de l'Océan – version images

063 - Coast Guards

Au début, il y avait l’Océan, l’origine de toute chose, un tableau peint à la façon de Courbet dans un grand feu d’artifice coloré et sensuel de mots, l’Océan qui a tant inspiré les écrivains romantiques comme les peintres de la même époque, cet Océan là est dans mon coeur et dans mon corps, et comme disait Borges, je n’ai pas besoin de voir le monde car il est déjà en moi.
Un “déjà” qui n’est pas anodin ni exempt de hasards.
Cet Océan-là, je l’ai rêvé, je l’ai placé derrière mes paupières pour que dès que je ferme les yeux, je puisse le voir s’ébrouer, l’entendre gronder et le sentir vivre comme nulle autre chose sur Terre.
J’entends alors résonner en moi ces mots de Bouvier, auteur de l’impossible qui m’a accompagné tout au long de cet été maussade. Continue reading “Carnets de l'Océan – version images”

Le diable et la haute mer

Photo © Mgjefferies

L’humour et la connaissance précise de la marine de Kipling. Un enchantement dont j’arrive encore à me réjouir à chaque instant.

L’Haliotis avait le choix et ce qu’il choisit déclencha le dénouement.
Escomptant son moindre tirant d’eau, il essaya de se tirer dans le nord vers un bas fond propice.
L’obus, qui arriva en traversant la cabine du premier mécanicien, fut un cent-vingt-cinq à charge, non d’éclatement mais de tir.
On avait visé pour qu’il passât en travers de sa route et c’est évidemment pourquoi il était venu flanquer par terre le portrait de la femme – fort jolie fille d’ailleurs – du premier mécanicien.
Il réduisant en bois à allumettes la toilette d’acajou de cet officier, franchit le couloir de la chambre des machines, et, frappant un grillage, tomba juste devant la machine avant, où il éclata, coupa net les boulons reliant la bielle avec la manivelle antérieure. On se doute des conséquences. […]
En bas, on entendait qu’il se passait quelque chose.
Ça ronflait, ça cliquetait, ronronnait, grondait, tocquetait.
Le bruit ne dura guère plus d’une minute.
C’était les machines qui, sous l’inspiration du moment, s’adaptaient aux circonstances.
M. Wardrop, un pied sur le grillage supérieur, se pencha pour prêter l’oreille et laissa échapper un grognement douloureux.
On ne stoppe pas en trois secondes des machines marchant à douze noeuds à l’heure, sans y jeter du désarroi.
Dans un nuage de vapeur, l’Haliotis chassa sur son erre en geignant comme un cheval blessé.
Rien à faire.
L’obus à charge réduite avait réglé la situation.

Rudyard Kipling,
in Un beau dimanche anglais.

Traduit par Albert Savine, 1931,
Albin Michel

Le texte original est disponible sur le projet Gutenberg, sous le titre The Devil and the deep sea, in The day’s work.