Bruce Chatwin et ses Moleskine

Moleskine

Je pris une douche et préparai mon sac. J’y entassai une pile de mes vieux carnets noirs. C’étaient les carnets qui m’avaient servi pour le livre sur les nomades et que j’avais conservés quand j’ai brûlé le manuscrit. Je n’avais pas ouvert certains d’entre eux depuis au moins dix ans. Ils renfermaient un méli-mélo de notations presque indéchiffrables, de « pensées », de citations, de brèves rencontres, de notes de voyage et d’embryons d’histoire… Je les avais apportés en Australie car je comptais bien m’isoler quelque part dans le désert, loin des bibliothèques et du travail des autres hommes, et jeter un regard neuf à leur contenu.

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L'année du sommeil, le monde du silence, les stigmates de l'errance

Draps

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Feist, The Water

Voici venu le temps où l’on doit se remettre en question – le devoir est-il réellement présent ? – ou tout au moins se poser des questions sur ce que l’on a fait, sur l’éventuelle bonne marche de sa propre vie – ai-je été bon ou mauvais ? -, d’où l’immense trouble dans lequel on se jette soi-même. Un trouble inutile.

En regardant derrière soi, on ne voit parfois que la somme imperceptible, la fausse appréhension d’un monde que l’on n’arrive pas à saisir dans son intégralité, que l’on laisse pantelant dans le sillage de nos pas assourdis, comme si l’empreinte n’avait guère plus de substance qu’un battement de cil ou que le vol d’un papillon matitudinal. On ne se rend pas toujours compte du mal qu’on fait, des traces qu’on laisse dans la chair de l’autre, pas plus que les autres ne se rendent compte de ce qu’il font. Il y a dans ce jeu de dupes infernal un aveuglement certain en ce qui concerne le mal de la chair. On se met à regretter, à devenir incroyablement susceptible, à vouloir des revanches incompréhensibles, à fomenter des coups d’état émotionnels. Ne reste que l’errance.

Depardon, l'errance

En lisant les mots de Depardon sur l’errance, je me demande tout à coup si ce n’est pas cet état précis qui me ronge:

Je parlais de mon projet au Docteur Grivois, qui dirigeait encore à cette époque le service psychiatrique de l’Hôtel-Dieu à Paris où j’avais tourné le film Urgences.
Il connaissait bien l’errance des errants qu’on amène à l’hôpital.
– Est-ce qu’on peut être normal et errer ?
– L’errance, c’est une conduite, sans but déclaré. Moi, je considère que l’errance est un phénomène normal dans l’humanité, comme si le fait d’être ensemble, partout, engendrait de l’errance. Mais il y a une errance très différente, une façon psychotique d’errer. On parle d’errance, ici à l’Hôtel-Dieu, car l’errance est étroitement liée à l’entrée en psychose. Souvent ça tourne mal. Cette errance-là nous ne la voyons jamais ou très tard. Justement parce qu’elle est assez normale.
– Qu’est-ce que vous faites pour eux ?
– Il y un moment où tout bascule, c’est le moment où ils se disent : je suis le centre du monde. Je les vois à un stade où cela ne va plus du tout, ils ont perdu le sommeil, ils ne mangent plus, ils sont sales et cela peut durer de quelques jours à quelques semaines. Alors ils ont besoin d’être assistés. Leur famille est à leur recherche. On n’a pas le droit de les laisser. Peut-être dans certaines cultures, en Afrique par exemple, c’est mieux toléré. Je n’en suis pas sûr.
– Pourquoi en soignez-vous plus à l’Hôtel-Dieu qu’ailleurs ?
– Parce que Paris est la capitale d’un pays très centralisé. Notre-Dame et l’Hôtel-Dieu sont au centre de Paris. Notre-Dame, c’est quand-même la maison de Dieu et l’Hôtel-Dieu à côté ! Beaucoup d’errances françaises convergent donc vers Paris.
– Et les Parisiens ?
– Eux, ils vont vers l’ouest, comme le soleil… [1]

Et lorsqu’il s’interroge sur le sens de ce mot, l’errance, voici ce qui me pose question:

Pour la définition d’errements, cela devenait plus confus. Il y avait «s’égarer, faire fausse route, se tromper» et la racine du latin médiéval – iterar – «voyager, aller droit son chemin». [2]

Iterare en bas-latin n’est-il pas également la forme verbale de la répétition, comme si l’errance n’était finalement qu’une répétition du voyage ? La répétition dans l’erreur ? J’y vois plus clair tout à coup.

Et au risque de passer encore pour un grand cynique désabusé, il ne reste plus qu’à souhaiter pour l’avenir à tout ceux que j’aime ou que j’apprécie que tout se passe pour le mieux, et pour les autres, que leur bonheur soit proportionnel à leur potentiel d’humanité. Je pense à deux personnes en particulier en cette fin d’année, histoire de me flageller une dernière fois. Une qui m’a oublié sans le faire exprès, l’autre qui a tout fait pour. Il est temps pour moi d’enterrer les restes de ces cadavres pourrissants et de revenir à la vie.

L’année prochaine sera visuelle… ou ne sera pas. A l’instar de ces belles journées d’hiver sans soleil, mes jours seront chaleureux et humains, des temps de contemplation, des journées où la lumière restera allumée pour guider les bateaux de pêcheurs, et comme le disent les habitants de Tromsø, il n’y a pas de mauvais temps, il n’y a que de mauvaises tenues.

Notes
[1] Raymond Depardon, Errance, Seuil.
[2] ibid.

Idéogramme

Photo © Jim Epler

Un idéogramme ne produit pas sur le cerveau japonais une impression similaire à celle créée dans le cerveau occidental par une lettre ou une combinaison de lettres – symboles mornes, inanimés de sons vocaux. Pour le cerveau japonais, un idéogramme est un tableau animé, qui vit, parle et gesticule. Et une rue japonaise est toute peuplée de caractères vivants de ce genre – figures qui crient aux yeux, mots qui sourient ou grimacent comme des visages.

Lafcadio Hearn, Ma première journée en Orient

Morocco

Photo © Kolby Kirk

Les photos de Kolby Kirk, déjà présentées ici, sont comme nées d’un rêve, en forme de quête initiatique dans un recoin du monde. Ses clichés du Maroc nous emmènent sur les pistes d’un thé au Sahara, de Paul Bowles, ou sur les traces de Michel Vieuchange perdu dans le désert à la recherche de la mythique Smarra…

Guerewol en pays Wodaabe

Dans nombre de communautés et ethnies, les parades amoureuses revêtent le caractère sensuel et lourd de signification de l’attrait et de la beauté magnifiés dans la danse, dans une mise en scène théâtrale qui se détache de la quotidienneté. Dans nos sociétés occidentales (si tant est que l’Occident soit encore une aune à laquelle on puisse mesurer quelque chose) la place de l’homme est celle de celui qui doit être séduit par la femme, ses atours, ses rituels, son parfum et ses attitudes. Chez les Wodaabe, une ethnie nomade d’environ 45000 membres que l’on assimile parfois avec les Bororo pour les similitudes que l’on constate dans le maquillage nuptial, c’est l’homme qui doit séduire et parader dans une danse très particulière exaltant la beauté.

WodaabePhoto © Amanda Jones

Elle a ceci de particulier, entre autre, que ces hommes – des Nigériens – au physique longiligne et particulièrement fin que leurs vêtements, leur maquillage et leur attitude font ressembler à des femmes, qui elles, plus sobres, se contentent des atours simples de cérémonie, dansent en exhibant les parties blanches de leur corps.
Leur bouche est souligné d’un fard à lèvres très foncé et durant toute la danse de la beauté – nommée Guerewol – les jeunes hommes se doivent de montrer à leurs futures prétendantes leur capacité à séduire. Cette qualité passe par un rictus large découvrant leur belle dentition blanche et leurs yeux doivent rester grands ouverts, laissant ainsi voir le blanc. Ce qui est étonnant, c’est cette faculté de les faire rouler, converger, effectuer d’étranges mouvements allant du ciel vers la terre, largement aidés par la bendore, une puissante drogue hallucinogène. Au terme de cette danse, véritable concours de beauté font le jury est composé des femmes nubiles du groupe, les couples se forment.

Vidéos des danses du Gerewol: sur Youtube (National Geographic), sur EVTV1

Fabienne et moi avons décidé de vous emmener dans un tour du monde virtuel. Vous pouvez suivre les étapes de ce voyage sur Google Maps.

Le décalage horaire d'Olivier Barrot

Olivier Barrot

Monsieur Olivier Barrot, c’est une personne profondément respectable qui sous ses allures discrètes, vêtu d’un costume de tweed sobre et élégant, cache une érudition profonde et sélective, qu’il fait passer avec passion dans l’émission Un livre, un jour qu’il produit depuis 1991. Admirateur de Valery Larbaud, il est également l’auteur d’une vingtaine de livres dont le charmant Décalage Horaire, une ode au voyage sous une forme qu’il est rare de voir encensée.

Olivier Barrot voyage en avion, et aime l’idée de faire trois fois le tour du monde en moins de six mois, de poser le pied par terre puis de repartir, l’important, dit-il, étant d’être ailleurs. Une autre façon de voyager, des sauts de puces provoquant un soudain dépaysement en ayant la sensation parfois enivrante de souffrir de la fatigue du jet lag
Le décalage horaire c’est également voyager avec des livres, de vieilles éditions qui l’accompagnent comme d’anciens compagnons de fortune, dans un mouvement qu’il rapproche des deux œuvres majeures d’Homère, L’Illiade et L’Odyssée, deux piliers d’une même architecture ouvrant les portes du temps et de la notion d’espace.

J’ai bien aimé à Gülüfsan, « le pays des fleurs », le bistrot du marché, les brochettes de mouton, la salade de concombre et d’oignons, la bière locale pression. Les serveuses en jean, comme à Londres ou à Paris, arborent un tee-shirt explicite : « Coca-Cola Turkménistan. »

Son voyage à lui, ce sont des petites touches d’humanité, des moments fugaces de différences ou de similitudes, un monde de couleurs chatoyantes et suaves.
Et citant une vieille dame agréablement parfumée de Shalimar de Guerlain, qu’il connaît et qu’il respecte énormément, il réussit même à la faire mentir sur la notion même de voyage…

En date du 21 septembre 1927, Hélène Hoppenot écrit dans son journal : « Un voyage si court n’est que la parodie d’un vrai voyage. Ne plus s’occuper de rien, osciller entre le ciel et la mer, voilà le vrai bonheur. »

Motrice n°16019

La plateforme était envahie du bruit monotone et régulier des roues métalliques sur les rails à grande vitesse – seul – la tête posée contre la vitre qui tremblait – je regardais les tampons exercer leur travail sous la pression du wagon contre la motrice, l’attelage qui grinçait sous le coup de la vitesse – sur les côtés et sous moi le paysage et le ballast défilaient à vive allure me donnant le vertige et exerçant sur mon regard la fascination des instants que je ne peux partager avec personne – en ce moment, toute mon émotion passe par le regard et la vue seule me procure le trop-plein de sensations dont j’ai besoin.

Voyage

Je me mets à rêver des Voyages de Raymond Depardon (éditions Hazan), un livre de photos qui se lit comme un roman – même avec peu de textes – laconiques, jetés là comme pour faire bonne mesure.
L’Afrique au quotidien en tête de livre.
Mon regard vagabonde sur les éclairs laissées comme une route lumineuse par le pantographe sur le caténaire.

Voyage

Je saute quelques pages pour retrouver ces photos d’une femme qu’il a aimé, une femme aux cheveux courts, au visage lisse et fermé. Elle me rappelle quelqu’un – à moins que ce soit moi qui cherche absolument à trouver une ressemblance.

Voyage

Des photos au grain parfait, sensuel, des photos humaines où le cadrage parfait n’est parfois pas tout à fait droit – l’inclusion d’un peu d’humanité de l’autre côté de l’objectif.
Le train continue sa course en cahotant – mon regard reste fixé sur ces numéros peints en blanc sur la tôle rouge vif : 16019.

Prora, ou la prétention nazie à maîtriser l'architecture

L’idée aurait pu être bonne, et ce qui aurait dû en découler était inscrit dans un projet plutôt social – si tant est que l’on ne colle pas à ce mot le mot “national”.
Prora
, à l’origine, c’est une langue de sable recouverte de bruyère, un site exceptionnel en bordure de la Mer Baltique. Pourtant, Prora résonne d’une toute autre manière. C’est un site que les Allemands se sont évertués à détruire consciencieusement en y construisant un complexe de béton, entre 1936 et 1939, long de près de 5 kilomètres. Prévu pour accueillir vingt-mille familles de travailleurs allemands en villégiature au bord de la mer, les huit bâtiments constituant le complexe sont non seulement d’une laideur sans nom, mais en plus n’ont jamais été utilisés comme tels.
La moitié des bâtiments est aujourd’hui à l’abandon et commence à se délabrer de manière inquiétante. Ce qui est non moins absurde, c’est que l’ensemble “architectural” – terme à utiliser avec des pincettes – a reçu lors de l’Exposition Universelle de 1937 le Grand Prix de l’Architecture. On croirait rêver.

Via Anarchitecture.

Prora

Fabienne et moi avons décidé de vous emmener dans un tour du monde virtuel. Vous pouvez suivre les étapes de ce voyage sur Google Maps.

La grande migration des crabes rouges de Christmas Island

Photo © Vincs

Gecarcoidea natalis, comme son nom l’indique, est une espèce de crabe endémique d’une petite île située non loin des côtes indonésiennes et pour les quelques 1600 habitants de l’île, c’est un véritable cauchemar auquel ils se sont pourtant habitués. En effet, tous les ans en octobre et novembre ce petit crabe rouge absolument inoffensif et végétarien opère sa grande migration, envahissant ainsi les moindres recoins de ce monticule de terre éloigné de tout qu’est Christmas Island. Sortant par milliers, dizaines de milliers de la jungle (l’estimation de la population de crabes rouges est d’environ 120 millions), ils envahissent l’île pour rejoindre l’océan et y pondre leur oeufs. Ainsi, ce ne sont pas moins de 65 millions de femelles qui traversent 8 km en 5 jours pour rejoindre les plages et autant dire que cette migration est un véritable fléau. Envahissant les rues, les propriétés, les routes, ils occupent tout l’espace disponible jusqu’à paralyser complètement l’activité de l’île pendant ces deux mois d’enfer. Inévitablement, malgré tout le respect des habitants pour leurs voisins pour le moins encombrants, tous les ans ce sont des milliers d’entre eux qui périssent, principalement sur les routes.
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