L'année du sommeil, le monde du silence, les stigmates de l'errance

Draps

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Feist, The Water

Voici venu le temps où l’on doit se remettre en question – le devoir est-il réellement présent ? – ou tout au moins se poser des questions sur ce que l’on a fait, sur l’éventuelle bonne marche de sa propre vie – ai-je été bon ou mauvais ? -, d’où l’immense trouble dans lequel on se jette soi-même. Un trouble inutile.

En regardant derrière soi, on ne voit parfois que la somme imperceptible, la fausse appréhension d’un monde que l’on n’arrive pas à saisir dans son intégralité, que l’on laisse pantelant dans le sillage de nos pas assourdis, comme si l’empreinte n’avait guère plus de substance qu’un battement de cil ou que le vol d’un papillon matitudinal. On ne se rend pas toujours compte du mal qu’on fait, des traces qu’on laisse dans la chair de l’autre, pas plus que les autres ne se rendent compte de ce qu’il font. Il y a dans ce jeu de dupes infernal un aveuglement certain en ce qui concerne le mal de la chair. On se met à regretter, à devenir incroyablement susceptible, à vouloir des revanches incompréhensibles, à fomenter des coups d’état émotionnels. Ne reste que l’errance.

Depardon, l'errance

En lisant les mots de Depardon sur l’errance, je me demande tout à coup si ce n’est pas cet état précis qui me ronge:

Je parlais de mon projet au Docteur Grivois, qui dirigeait encore à cette époque le service psychiatrique de l’Hôtel-Dieu à Paris où j’avais tourné le film Urgences.
Il connaissait bien l’errance des errants qu’on amène à l’hôpital.
– Est-ce qu’on peut être normal et errer ?
– L’errance, c’est une conduite, sans but déclaré. Moi, je considère que l’errance est un phénomène normal dans l’humanité, comme si le fait d’être ensemble, partout, engendrait de l’errance. Mais il y a une errance très différente, une façon psychotique d’errer. On parle d’errance, ici à l’Hôtel-Dieu, car l’errance est étroitement liée à l’entrée en psychose. Souvent ça tourne mal. Cette errance-là nous ne la voyons jamais ou très tard. Justement parce qu’elle est assez normale.
– Qu’est-ce que vous faites pour eux ?
– Il y un moment où tout bascule, c’est le moment où ils se disent : je suis le centre du monde. Je les vois à un stade où cela ne va plus du tout, ils ont perdu le sommeil, ils ne mangent plus, ils sont sales et cela peut durer de quelques jours à quelques semaines. Alors ils ont besoin d’être assistés. Leur famille est à leur recherche. On n’a pas le droit de les laisser. Peut-être dans certaines cultures, en Afrique par exemple, c’est mieux toléré. Je n’en suis pas sûr.
– Pourquoi en soignez-vous plus à l’Hôtel-Dieu qu’ailleurs ?
– Parce que Paris est la capitale d’un pays très centralisé. Notre-Dame et l’Hôtel-Dieu sont au centre de Paris. Notre-Dame, c’est quand-même la maison de Dieu et l’Hôtel-Dieu à côté ! Beaucoup d’errances françaises convergent donc vers Paris.
– Et les Parisiens ?
– Eux, ils vont vers l’ouest, comme le soleil… [1]

Et lorsqu’il s’interroge sur le sens de ce mot, l’errance, voici ce qui me pose question:

Pour la définition d’errements, cela devenait plus confus. Il y avait «s’égarer, faire fausse route, se tromper» et la racine du latin médiéval – iterar – «voyager, aller droit son chemin». [2]

Iterare en bas-latin n’est-il pas également la forme verbale de la répétition, comme si l’errance n’était finalement qu’une répétition du voyage ? La répétition dans l’erreur ? J’y vois plus clair tout à coup.

Et au risque de passer encore pour un grand cynique désabusé, il ne reste plus qu’à souhaiter pour l’avenir à tout ceux que j’aime ou que j’apprécie que tout se passe pour le mieux, et pour les autres, que leur bonheur soit proportionnel à leur potentiel d’humanité. Je pense à deux personnes en particulier en cette fin d’année, histoire de me flageller une dernière fois. Une qui m’a oublié sans le faire exprès, l’autre qui a tout fait pour. Il est temps pour moi d’enterrer les restes de ces cadavres pourrissants et de revenir à la vie.

L’année prochaine sera visuelle… ou ne sera pas. A l’instar de ces belles journées d’hiver sans soleil, mes jours seront chaleureux et humains, des temps de contemplation, des journées où la lumière restera allumée pour guider les bateaux de pêcheurs, et comme le disent les habitants de Tromsø, il n’y a pas de mauvais temps, il n’y a que de mauvaises tenues.

Notes
[1] Raymond Depardon, Errance, Seuil.
[2] ibid.

9 Replies to “L'année du sommeil, le monde du silence, les stigmates de l'errance”

  1. J’aime Depardon. Des mots simples. Mais ce soir à la lueur de mon ampoule basse consommation pour économie d’énergie j’ai repris l’étranger de camus. Je ne sais pas pourquoi mais ça me paraissait le plus approprié. Surtout pour ce soir. Je n’aime pas le nouvel an parce que je le passe seule. je n’aime pas les changements, je n’aime pas non plus l’idée de me retrouver seule.
    Mais au milieu de tout ce que je n’aime pas, de mes larmes, de la pudeur de mon père à me raccrocher au nez parce qu’il ne sait pas quoi dire, de la bêtise des simpsons, des rires des voisins, du ronronnement de mon chat, de la fausse chaleur de mon lit : je te souhaite de trouver ce que j’ai perdu, de pouvoir continuer à écrire sans te justifier à chaque instant, de rire de ces gens dans le métro, de nous faire partager ta culture aussi exponentielle qu’enrichissante, d’apprécier ce que la vie te permet de voir grandir. Et surtout ce n’est pas qu’on arrive en 2008 qu’il faut changer.
    Je t’embrasse.

  2. NDJ, contrairement à ce que je peux en dire, ce billet n’est pas déprimant, au contraire, il est plein d’espoir. Les fins d’année ont toujours ce goût saumâtre des jours passés, mais je n’y vis plus, tout ceci est derrière, je ne vis que par le présent. Derrière, il n’y a déjà plus rien.

    Cey, si je ne te connaissais pas un minimum, je pourrais penser que tu es désespérée. Mais je n’en crois pas un mot. Je sais que tu as du mal à écrire, je sais aussi qu’écrire nécessite des conditions qui ont parfois du mal à se coordonner. Tu parles de justification, c’est marrant. Le travail que j’ai fait sur moi ces derniers temps part de là, du fait d’avoir ou non à se justifier et je crois personnellement, que la justification n’existe pas, ou tout au moins ne devrait pas exister. C’est un artifice pompeux destiné à nous faire du mal, à nous fondre dans le mal social. Tu dis que ce n’est pas parce qu’on arrive en 2008 qu’il faut changer, je suis OK avec ça, par contre, c’est précisément parce que 2007 a été chargée d’erreurs et d’embûches, qu’il faut que ça change, générer des changements, mais ce n’est pas de soi qu’il faut que ça vienne, mais bel et bien du monde.
    Tu n’es pas si seule que ça, tu sais.
    Au fait, on se voit bientôt. Ce n’est pas une question.

    Kow, tu as une drôle de façon de souhaiter la bonne année. Bonjour à toi aussi 😉

  3. bah je t’ai dans mes favoris depuis un moment et quand j’ai envie de prendre l’air, je passe te voir en douce…. :)))

    “et pour les autres, que leur bonheur soit proportionnel à leur potentiel d’humanité”

    tu vois cette phrase, elle est terrible…

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