Notes heuristiques et lapidaires, Fenêtres sur le monde

Raymond Depardon - Voyages

Raymond Depardon – Voyages

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La langue sur les dents, lisses comme le désespoir. Une question me vient: « Y a-t-il un rapport entre Eros et érosion ? »
Nicolas Bouvier : « Le marxisme me semble vraiment un message venu du froid. Dans les pays chauds, ça ne donne aucun résultat. » Source.
J’ai mis longtemps à comprendre que je pouvais écrire en regardant les gens dans la rue, pas en étant assis derrière mon écran d’ordinateur. Qu’il fallait que j’invente des histoires, que je créé des personnages, que je plante des décors.

Ce matin par la fenêtre le ciel est clair par endroits, immenses draperies de gris métal ondulantes sur quelques rares taches bleues nimbées de lumière de sable, la pluie a décidé de se chasser toute seule. Prêt à partir, j’ai mis dans ma poche intérieure de quoi écrire dans le train. Je sais que je vais avoir froid aux mains en marchant jusqu’à la gare, à moins que je ne réussisse à attraper le bus en cours de route. La radio crache un morceau de Charleston posé sur l’actualité comme une cuiller de miel sur de la pâtée pour chien.

Le bus a des mouvements chaloupés, violents, j’arrive au fond du véhicule et je me vautre sur un de ces fauteuils propres à faire aimer les voyages courts. Une fille vulgaire admire ses lèvres dans un miroir de poche, leur fait faire toutes sortes de contorsions étranges dont je n’arrive pas à saisir le sens. Peut-être a-t-elle les lèvres gercées. J’ai le soleil dans l’œil – je rêve au pays du soleil éternel. Celui qui me met les coudes dans les côtes sur les banquettes du train semble avoir la bougeotte, ses mouvements brusques me dérangent, je déteste ça, j’ai envie de l’interpeler et lui demander se calmer un peu. Les cocaïnomanes dès le matin, très peu pour moi. Le train s’arrête, panne d’électricité, en pleine voie, le silence se fait, un silence lourd et reposant, sans soufflerie, sans bruits de frottements, de rails, de métal pincé, écartelé, un silence qui me donne soudain envie de dormir, répit de quelques secondes avant de repartir; le chauffeur est une brute, il freine comme un sauvage. J’ai pris avec moi le seul livre que je pensais être capable de pouvoir lire aujourd’hui. Fante, encore. Welsh n’est pas passé, Vieuchange est fait pour le soir, avec un bon oreiller sous la tête, et je n’ai pas tellement envie de m’investir à nouveau dans quelque chose qui m’est totalement inconnu. Fante est un peu comme un membre de la famille, suffisamment connu pour ne pas me déplaire, suffisamment profond pour ne pas me laisser sur ma faim. C’est un peu comme la trompette de Miles Davis ou la voix de Tom Waits, un jeu quotidien, une voix qui parle doucement à l’oreille avec familiarité. Le doux confort tranquille des visions sans surprise.

Temps gris neutre, journée gris neutre. Au travers de ma fenêtre, j’ai une soudaine impression de platitude comme dans un tableau de Matisse. Vue sans relief.

Ce midi, je mange seul et en silence, je ne sais pas si c’est bon pour ce que j’ai mais au moins, j’ai la légère sensation de flotter dans une sorte de bulle sans repli dans laquelle je peux me sentir à mon aise. Personne sur le plateau, à ma nouvelle place je domine tout. J’ai toute latitude. Une plage de sable noire, la question récurrente qui se pose “peut-on aimer en dehors de Paris la romantique ?” et l’autre également “Ai-je vraiment l’envergure d’un écrivain ?”. Des questions, du sable, le bruit des voitures cinq étages plus bas qui me parvient parfois comme le bruit du ressac, je me laisse bercer par la douce chaleur qui m’envahit après le repas.

Ce mois de mars n’en finit pas de s’étirer comme un vieux collant filé ou une vieille culotte à l’élastique craqué. Pourtant, parfois, j’aimerais que le temps s’étire de manière différente, avec la grâce corrompue d’une belle femme qui ôte ses sous-vêtements chics après un dîner mondain.

Une femme toute fine, toute en longueur, avec un pantalon court près du corps. J’ai du mal à me concentrer sur mon livre. Ses souliers pointus sur des collants clairs. A la naissance de ses cuisses, cette chair plus opulente et légèrement déformée par l’assise. Quelque chose de terriblement sensuel.

Des cuisses comme ça, des jambes comme ci, une poitrine comme ça, le visage comme ci et des cheveux de telle couleur… Le désir, un impossible carcan.

Le bus m’est passé devant, alors j’attends le prochain comme une feignasse qui se respecte. J’ai le temps d’en voir passer des voitures et des gens, heureux de rentrer chez eux. Soleil de fin de journée, douce caresse d’un printemps encore timide. Mes yeux plissent de fatigue.

Gun

John à la mer, John à quatre pattes en train de renifler et de se demander s’il ne pourrait pas écrire un poème sur le bord de l’océan à Pacific Palissages et moi tourmenté des boyaux qui me demande toutes les cinq minutes si je ne vais pas finir par vomir dans le train sur ma voisine d’en face tellement je suis mal et j’ai peur de continuer à me vider comme je me suis vidé cette nuit. A côté, des collants noirs dans des talons hauts. Vision absurde. J’ai encore la nausée, ma lecture glisse en moi tout doucement. Non, là, je voudrais écrire, m’asseoir à ma table de travail et pianoter sur le clavier jusqu’à plus soif. Derrière moi une fille raconte ses vacances en Bretagne, trop de mots en trop peu de temps, je suis noyé – envie de silence qui me replonge dans un cocon de douceur. La conjugaison des odeurs, des bruits et de tous les éléments visuels de mon espace direct finit par m’exaspérer – trop plein d’informations croisées.

Done

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25 Mars

Mon fils a une dent qui bouge (cinq ans, c’est jeune quand même) et le ventilo du PC fait un barouf d’enfer. Je l’ai démonté de peur qu’il ne fasse crâmer les composants. Le capot ouvert comme une vieille Chevrolet dans une casse, je me demande ce que je vais faire. Pas envie de perdre mes HDD. La merde, quoi.
Aujourd’hui, c’est mon grand-père qui souffle ses bougies. J’ai passé cinq minutes au téléphone avec lui sur le quai de Pereire avant que le train n’entre en gare. Ça m’a fait un bien fou d’entendre le son de sa voix, simplement ça. Journée triste qu’il a ragaillardi.

24 Mars

Bordel, j’ai réussi à passer au travers de Pâques en dormant tout mon saoul. Dehors le froid. Dedans la couette. Je déteste Pâques. Mais c’est pas la forme.

20 Mars

Et aujourd’hui, c’était l’anniversaire de ma mère. Je l’ai eue au téléphone tandis que j’étais à la Mercerie, un bar de la rue Oberkampf. Juste à côté, il y avait Chez Justine qui avait l’air beaucoup plus sympathique avec ses gros Chesterfield bruns et ses petits photophores disséminés sur les tables. Pour une fois je suis sorti boire un coup avec mes collègues. Ça a bien failli tourner court quand Maeva a commencé à tirer la tronche. Et puis Mickaël a sauvé la soirée, pour une fois, dans son pantalon Zara et ses chaussures d’agent immobilier. Laurent buvait de la bière. Je croyais qu’il n’aimait pas ça. Audrey était mal à l’aise. Et puis Alexia et son sourire charmeur est arrivée, pourtant presque pressée de repartir. Et enfin Isabelle, Gérard et Blandine ont terminé la tableau et j’ai beaucoup bu, j’ai papoté comme ça ne m’était pas arrivé depuis longtemps. Isabelle m’a raccompagné à Porte de Clichy pour que je ne rate pas le dernier RER.

La station est déserte et froide comme un égout. Il est 0h10, vingt minutes à attendre. Ce n’est qu’une vaste succession de couloirs, d’escaliers, de milliers de lignes droites enchevêtrées, croisées, successives. Il n’y a pas un bruit, à part un léger sifflement ininterrompu, comme le bruit d’une cuve qui se vide. Tout doucement, le bruit s’arrête. Je sens le citron vert du Mojito – des Mojito. Personne sur ce quai, personne sur l’autre. Le prochain train sur l’autre quai ne prend pas de voyageur. Le mien est bien prévu et ça me rassure. Des lampadaires cruels projettent une lumière froide recouverte d’un filtre vert sur un mur de zinc ouvragé sur lequel de l’eau a coulé. Je m’isole dans un recoin. J’entends des craquements, le sifflement léger d’une ventilation et le bourdonnement des tubes de néon. Un courant d’air traverse la station de la droite vers la gauche comme un train lent, une onde angoissante. J’ai trop bu ce soir, il est tard. J’ai envie de me coucher. Bien au chaud.

Je suis rentré sous la flotte, les pieds transis de froid. Je devais avoir les lèvres bleues comme une enseigne néon.

Le café, la Mercerie, est vraiment un endroit pourri aux murs lardés de graffitis et photocopies couleur délavées, aux tables en formica branlantes et aux banquettes en skaï rouge aussi défoncées que de vieux matelas hors d’âge. Mon cul se souvient encore des ressorts. Je n’ai pas pu me laver les mains tellement le lavabo était cradingue, et les chiottes n’avaient même pas de chasse. Sur les murs, des inscriptions faites avec une pâte marron épaisse me laissent penser que c’est tout simplement de la merde.
Laurent est tombé amoureux de la serveuse et il m’a demandé si je sortais de prison…

19 Mars

C’est aujourd’hui l’anniversaire de ma petite sœur. Au saut du lit déjà elle avait un message.
Aujourd’hui, je voulais simplement dire que je me sens désormais bien dans mon travail – climat de confiance – je n’ai plus le dos noueux.
Et surtout, je travaille avec plaisir et ça, ça faisait bien longtemps que ça ne m’était pas arrivé.

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18 mars

J’ai changé de méthode de lecture. Je dévore, j’absorbe, un livre au format standard ne peut plus me résister plus de deux ou trois jours, non par boulimie, et non plus par un désir arbitraire de destruction – voire de déconstruction – de la fonction sacrée de la littérature. Je lis beaucoup plus qu’avant et beaucoup plus vite. Toutefois, histoire de préserver mon budget culture – et le reste – je fais tout de même attention à ne pas abuser des achats compulsifs, en me replongeant dans les livres accumulés et dont le stock atteint des proportions tout à fait déraisonnables. Le fait est que dans tous les livres que j’ai lus jusque là, je ne trouve pas forcément ce que je cherche et je suis souvent déçu d’avoir été mené en bateau par une quatrième de couv’ prétentieuse ou une critique avantageuse, comme j’ai pu être parfois séduit par un livre discret dans la paysage et absolument anodin d’aspect.

Chacun de mes livres est annoté, chacun recèle en lui des notes, des soulignements, des renvois de pages, des notes dans les marges, des petites fiches, si bien que d’un coup d’œil je peux retrouver des citations marquantes ou des références à d’autres ouvrages. Une exception à la règle ; Demande à la poussière de John Fante est entièrement biffé et ressemble désormais plus à un carnet de notes qu’à un livre de poche.
Chacun de mes livres renvoie à une autre histoire que celle imprimée ; mon histoire. Chacun de mes livres correspond à une période de lecture et je me demande si mon absorption actuelle n’est pas un signe d’une volonté d’accélération temporelle, chacun me renvoie à une ambiance particulière et va parfois jusqu’à me faire parfois souffrir.

Aujourd’hui, après des années de lecture passionnées au cours desquelles j’ai découvert des perles, je me suis constitué une culture particulière – le principal intérêt de ces petites cultures est qu’elles restent parfaitement individuelles et n’appartiennent qu’à soi, au-delà du partage et de la soumission – culture qui ne cesse de s’auto-alimenter et sur laquelle il m’arrive parfois de me poser des questions.
A la question idiote « Si vous vous retrouviez sur une île déserte, quel(s) livre(s) emporteriez-vous ?», je répondrais, si tant est que je me retrouve réellement sur une île déserte, que j’imagine que ce sera en conséquence d’un naufrage et que j’aurais eu la présence d’esprit de sauver d’autres nourritures plus vitales. Pourtant, il y a bien une finalité à toutes ces lectures, elles ne se suffisent pas elles-mêmes, elles ont une raison, nécessairement.
Je me suis rendu compte de cela un matin où je me suis fait assaillir par un sentiment très étrange de besoin, de désir charnel à l’égard d’un livre, un livre perdu à tout jamais qu’il fallait que je me réapproprie, je me suis rendu compte qu’il y avait une finalité, et que cette finalité consistait peut-être à rassembler les quelques livres qui me parlent, qui sont moi, mon histoire, presque comme les miroirs du fond de la pièce dont on croise le reflet une fois de temps à autre dans la journée, qui font partie intégrante des murs, de la maison, d’un macrocosme dont j’ai peine à entrevoir les limites.
Quelques livres, je disais cela à quelqu’un, quelques livres, interchangeables dans leur objectivité mais irremplaçables dans leur agencement. Je les ai attachés ensemble histoire que rien ou personne n’ait l’idée de défaire cette petite construction personnelle…
Pour l’instant, ils sont quatre, ils sont beaux, ils sont mes mots sous la plume d’autres auteurs, artéfacts aurifères fermement ancrés aux fers des ergastules les plus intimes de mon être, et tout ce à quoi ils se destinent, c’est à me rendre dépendant.

14 mars

Juste en face, dans l’immeuble, les lumières sont toutes allumées. Il fait nuit dehors. Il y a un petit couple qui vit là, qui s’anime dans une petite cuisine bien aménagée, sous une profusion apparente d’appareils ménagers, de contenants aux formes originales, des bouteilles certainement pleines de vinaigres balsamiques et d’huiles d’olives de prix. Ils ont l’air bien tous les deux. Personne ne sait vraiment ce qu’ils font, s’ils préparent leur repas ou s’ils sont en train de payer les factures reçues dans la semaine. Personne ne le sait et à vrai dire, tout le monde s’en fout, ça n’intéresse personne. Finalement, vu de dehors comme ça, ça a l’air bien dégoûtant, ce petit confort sauvage, ce semblant de bien-être. Je trouve ça répugnant.

13 mars

Grand National

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Une pochette magnifique, des titres parfaits, je suis sous le charme.

Une bouche froide, les cheveux rassemblés en queue de cheval, la vision d’elle qui m’attire c’est sa silhouette toute fine avec ses hanches absolument superbes, larges et certainement un peu osseuses, lunettes sur la tête, je la suis dans le train, monte les escaliers dans le train juste derrière elle, sa taille un peu charnue juste sous mes yeux, tout à fait désirable. Elle s’asseoit en face de moi. Les fesses engoncées dans son jean. Elle a de tout petits seins, des mains fines aux ongles peints de pourpre.

Un type en costard raconte une histoire à son enfant.
J’apprends que je vais peut-être avoir une stagiaire pour me seconder. Je ne suis plus un junior.
Gare du Nord je découvre un wagon aspirateur.
Quand je prends des notes, c’est pour tout oublier, effacer de ma mémoire et faire de la place pour d’autres choses notables.
En ouvrant ses lettres, j’avais l’impression de défaire un trésor de papier, comme si je m’attendais à en voir sortir une correspondance oubliée depuis des siècles, d’où émanent des odeurs de vieilles choses. Il faut attendre le bon moment pour ouvrir ces lettres, les garder près de soi.
Je sors dans la rue en grelotant.
Mon siège couine.

Un regard échangé avec Amandine… Un sourire, le charme agit…

12 mars

Étrange journée que celle-ci où j’apprends que je dois à nouveau partir pour Amiens, un calvaire, une croix en chêne massif.
Un silence incroyable partout autour de moi, un silence d’une profondeur sépulcrale et simplement le soleil pour compagnon.
Pour un fois – for once in my life – je me sens totalement lucide. Une véritable envie de balade dans les rues pour chercher quelque chose en particulier, sauf que je ne sais pas bien quoi.

Une jolie fille toute simple, sans prétention, une blonde. Juste une fois j’aimerais en avoir une dans mon lit, la caresser tendrement. Je sais bien que demain quand je relirai cette note, elle ne sera déjà plus qu’un vaste écran de fumée chaussé d’une paire de talons hauts et d’un simple manteau noir au col relevé, mais tut de même mes fantasmes ne seront pas morts pour autant.

En fait, je regardais sa bouche tendre et la peau de sa joue que je m’imaginais fraîche et douce, sentant bon l’air du dehors, c’est forcément le genre de bouche que l’on a envie de saisir entre ses lèvres et de n’en décoller qu’une fois l’orgasme atteint.
Je n’ai pas envie de rentrer, mais alors, pas du tout. J’ai juste envie de m’enfuir, de passer la soirée seul dans la rue, seul sans personne à qui parler, il ne fait même pas très froid et je ne suis pas fatigué non plus.
Juste envie de paix et de douceur. Je sors, suis dehors, deux vieux parlent en espagnol, le bus m’attend mais je continue, pas envie, juste envie de marcher à l’abri du vent et du bruit dans une rue calme. Même mes semelles ne font pas de bruit.

9 mars

La Mosquée

Un thé à la menthe dans le brouhaha et le froid – une pâtisserie à l’amande et au citron dont je n’arrive pas à retenir le nom, il fait froid dehors et je n’arrive pas à me réchauffer après m’être laissé emporter par le vent au travers de la rue Monge et de la place du même nom – mon fils est tout pâle et lui aussi a les pieds trempés, nous portons les mêmes chaussures – il me dit qu’il a envie de vomir et se tient le ventre comme pour retenir quelque chose qu’il ne peut pas contrôler. Il me semble que le bistrot où j’entre avec lui, à un angle de rue est l’ancien emplacement du foyers des étudiants vietnamiens. Ou alors je me trompe.

Il veut un autre thé à la menthe – il découpe des petits bouts d’une pâtisserie à la noix et à la pâte d’amande pour les lancer aux petits moineaux qui viennent quémander sous la grande bâche jaune, alors il lève le doigt et interpelle le serveur qui se demande ce qu’il peut bien vouloir – il tend sa pièce de deux euros et lui fait signe qu’il veut un autre verre de ce thé qu’il transporte sur son plateau. Son teint a repris des couleurs. Tout au long de la visite de la mosquée, il s’est adressé à moi tout bas, me demandant pourquoi les gens entraient dans la salle de prière sans leurs chaussures ou pourquoi il y avait un jardin et des fontaines à l’intérieur de l’enceinte.

Ce n’est pas vraiment un jour gai, ce n’est pas non plus une journée triste, enfin je ne crois pas, ça ressemble un peu à ce que les Japonais appellent l’Ukiyo-é, le monde flottant, le monde de l’attente et de l’incertitude. Il n’y a rien, rien d’autre que la pluie et le vent, mes pieds trempés dans mes chaussures en daim et mon fils que n’arrête pas de parler et que je n’arrive pas à suivre. Il n’y a rien d’autre, c’est une journée plate et rien que pour ça, on peut dire qu’elle est infiniment triste. Ce doit être ça l’ennui, quand la migraine commence à briser les chaînes de l’immédiateté et place l’esprit dans un cocon cotonneux, là où le regard a du mal à suivre ce qui se passe, et ne fait même plus l’effort de prendre des résolutions efficaces.

Dans le jardin mal entretenus de la mosquée, on sent toute la tristesse d’un jour pluvieux, un jour sans lumière, un jour qui ne sert strictement à rien avant celui d’après. La lumière n’arrive pas à réveiller les sublimes sinuosités des lettres arabes calligraphiées sur les chambranles des portes en bois, ni l’exceptionnelle composition des carreaux de faïences assortis, passant d’un bleu turquoise profond à un vert canard mâtiné de reflet moirés, en passant les simples carreaux blanc cassé et toutes les autres couleurs répertoriées ici sur un panneau, dans la salle de lecture dont le parquet ciré et les meubles savamment travaillés provoquent un sentiment de chaleur soudain dans ce temple des courants d’air froid – le silence se fait en ce lieu d’où la lumière provient du ciel au travers de petites ouvertures de bois ouvragé au sommet de ce qui ressemble à une tourelle. Même les stucs semblent ternes, froids et n’arrivent pas à m’émouvoir.

6 mars

bus driver

Train de banlieue vers Gare du Nord. Il a fallu que je coure pour l’attraper. Vitres propres, pas de condensation malgré le froid. Le temps est clair et dégagé.
Il faut que j’arrive avant 8h04. Un groupe de turcs se tient au chaud près des bornes chauffantes, agglutinés les uns contre les autres.
Je suis à la place centrale dans le train, en face de moi une rouquine certainement frigide, austère comme une nonne. A gauche, une grande brune aux yeux épuisés, cernés, et une autre, rondelette, en costume slave, chemise bouffante à motifs noirs brodés, elle me fait envie avec son gobelet de café chaud.
La fille aux yeux fatigués n’arrête pas de tousser et finit par changer de place pour aller dormir dans un coin. La fille en costume de matriochka porte des Richelieu noirs et barbouille sa feuille au surligneur en se mordant la lèvre.
Christian Bourgois.
Une vieille inspectrice des impôts parle tout fort au téléphone “on a été coupé, tu sais, on est dans la Somme ici“.

Poireauter devant un bureau.

Des villes alentour avec des noms bizarres. Longueau, Albert, L’Etouvie, Saleux, Vers-sur-Selle. Mes fringues puent le kebab. Russell Banks nous poursuit.

Engoncé dans mon caban avec mon sac serré contre moi dans le froid puant, je me donne l’impression d’être un insecte à carapace sur une paroi métallique.

Vous êtes du quartier ? J’ai l’air d’habiter le 9è arrondissement ? Il y a des petites barres sous les fauteuils dans le train, pratique pour mettre les pieds, étonnant.

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5 mars

Blood

Dans le bus, il y a une étiquette :
en vente dans les points de vente inhabituels
. C’est ce que je lis.
J’ai mon appareil photo à portée de main, une nouvelle façon d’utiliser mon carnet pour prendre des notes, un petit stylo en aluminium très pratique à utiliser si toutefois il ne se dévissait pas dans ma poche.
Un note – de musique : à prévoir pour mai ou juin la sortie d’un album de Scarlett Johansson, reprises de Tom Waits. Anywhere I lay my head
Californie – Floride

Un aspirateur se met en route – je me demande si la voisine du dessus ne pousse pas des petits cris qui me laisseraient croire qu’elle prend son pied – je ne vois pas la voiture de son mari garée en bas…

Visages agréables et souriants – même Valérie a le sourire avec moi – rare – il fait soleil froid. J’ai mon billet de train pour demain. Derrière moi on a monté sur une cimaise un grand panneau bleu sur lequel est inscrit Dans la Rénion et aux Antilles de moun i agarde télé et yécoute radio pli bonne heure et pli lontan. Super, je suis aux anges.

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15 février

Table à moteur

En parallèle, je repense à certaines choses qui se sont passées, l’année dernière à la même époque, des événements pour lesquels aujourd’hui, je n’ai qu’une seule chose à dire en retour, laconiquement, aussi léger que le bruissement d’ailes d’un papillon, qu’un battement de cils : “Je suis tellement content d’avoir pu te rendre service…”

Finalement, je m’en suis bien sorti, blessé comme une bête traquée et plus cynique que jamais, bien décidé à ne plus me laisser approcher aussi candidement.
Parce que finalement, il n’est question que de ça. Je suis encore rempli de haine. Toutefois, je suis un être tellement exceptionnel que j’arrive à résoudre les problèmes des autres… Je suis quelqu’un de tellement merveilleux. Rendre le mal et finalement, la douleur pourra partir, il faut qu’elle en soit certaine. Tout ceci est du passé.

Je suis chrysalide
Et deviendrai papillon…

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A présent, cap vers l’avenir, cap vers le lointain, assis sur une table à moteur, le regard perdu vers le large, je suis déjà parti.

20 Replies to “Notes heuristiques et lapidaires, Fenêtres sur le monde”

  1. Conseil de pro : pour le PC, un bon dépoussiérage (sur le balcon, de préférence) et tu verras, il repartira de plus belle !
    hein ? comment ça je suis hors sujet ? Bon d’accord je sors.

  2. Mais non c’est pas hors-sujet, mais je fais ça tous les trois mois. Là c’est le ventilo qui merdoie, celui de la façade arrière, pas celui du processeur, encore une chance ! Sinon j’étais bon pour mettre des sachets de glaçons dans la tour. M’est avis qu’il supportera mal les grosses chaleurs…

  3. “Fante est un peu comme un membre de la famille, suffisamment connu pour ne pas me déplaire, suffisamment profond pour ne pas me laisser sur ma faim. C’est un peu comme la trompette de Miles Davis ou la voix de Tom Waits, un jeu quotidien, une voix qui parle doucement à l’oreille avec familiarité. Le doux confort tranquille des visions sans surprise.”

    ça c’est mon passage préféré: cette notion de familiarité confortable, d’affinité rassurante avec un auteur, un musicien.. c’est fondamental, au sens littéral.

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