Moka au bar au Bahar café à Tabriz ou sur les bords du lac salé d'Urmia, Daryâcheh-ye Orumiyeh

J’aimerais, l’espace d’une journée, m’extraire complètement du monde. Voici ce que ce midi j’écrivais. J’aimerais connaître cette sensation de connaître le printemps au moment où celui-ci éclot. Je rêve de printemps dans d’autres pays, dans des pays incongrus entre ici et Hokkaido.

Tous les toits dégorgeaient. Dans le caniveau, sous une croûte de neige noire, on percevait un ruissellement cordial et précipité. Le soleil nous chauffait la joue, les peupliers s’étiraient en craquant contre un ciel redevenu léger. Profonde et lente poussée dans les têtes, les os et les cœurs. Les projets prenaient forme. C’était Bahar, le printemps.

Quitter Tabriz in L’usage du monde
Nicolas Bouvier

En quelque sorte, je n’ai rien fait de ces vacances. Mon fils, lui, semble avoir trouvé sa chambre et ses jouets et ne réclame plus la télé. Il a l’air heureux et affiche de temps en temps ce sourire de clown qui m’arrache des sourires à tout bout de champs. Je voulais lire La Voie Cruelle, d’Ella Maillart mais rien. Je n’ai pas avancé d’un poil dans le livre de Kawakami Hiromi, me suis plongé dans l’univers du trait simple de Tanigushi Jirô, dans ces manga sans petit garçon aux jambes propulsées par des réacteurs ou même sans collégiennes en jupettes montrant leur culotte à tous les passants. Non, les manga de Tanigushi sont des histoires simples d’hommes et de femmes qui s’entendent ou qui ne s’entendent pas, de parents qui vivent leur vie de tranquille dans une petite ville de province au nord de Tokyo et du temps qui file tellement qu’on finit par se retrouver à la fin des vacances sans avoir pu faire quoi ce que soit pour changer le cours des choses… En plus, je n’ai rien trouvé de plus drôle que de chopper une saloperie de staphylocoque.

Quand l’autobus de Téhéran n’était pas resté bloqué sur la route et nous apportait quelque chose, nous transportions précieusement cette manne jusqu’à notre gargote du Bazar où les portions de riz brillaient comme neige sous des cages remplies d’oiseaux engourdis par la fumée des pipes et le vapeur des thés. Là seulement, le ventre plein et les mains lavées, nous épelions lentement, sans en perdre une syllabe, ces messages d’un autre monde. J’aurais trouvé ces lectures plus agréables encore si je n’avais pas toujours été le premier à terminer. Thierry recevait de son amie Flo de véritables volumes que, pour tromper ma faim, j’essayais vainement de déchiffrer à l’envers. J’avais des attachements du genre qui n’écrit pas, et j’étais le plus souvent celui qui, retour du guichet, reçoit dans le dos la bonne tape consolatrice.

Tabriz – Azerbâyjân in L’usage du monde
Nicolas Bouvier

Demain, il semblerait que ce soit l’heure du retour, pas très envie. Je n’ai pas l’impression de m’être reposé. Au contraire, je m’imaginerai bien faire une cure de sommeil. Là, tout de suite, je me sens l’âme d’un battant, mais toujours la tête là où il ne faudrait pas. Je ne sais pas si la journée de demain sera vraiment productive.

Je regarde ce lac étrange, le lac Urmia, ou Oroumieh (دریاچه ارومیه Daryâcheh-ye Orumiyeh en Persan, زه ریاچه ی ورمێ en Kurde et  ارومیه گولو , ارومیه گولی en Azéri) découvert au hasard tandis que je cherchais sur la carte à quoi pouvait ressembler de loin Tabriz. Un peu plus à l’est de cette grande ville se trouve un lac en forme de haricot de 140 kilomètres sur 55. Lorsqu’on s’en rapproche, on y découvre comme une grosse verrue ; une sorte de volcan au bord du lac salé, profond de seulement 16 mètres au maximum, dans lequel aucun poisson ne peut vivre, et au bord duquel on aimerait pouvoir regarder l’eau couleur de lait. On voit également sur l’image satellite un pont dont il semblerait que la construction ait été reprise après la Révolution et qui, selon l’échelle doit mesurer quelque chose comme 14km. Le lac est lardé de 102 îles, refuges pour de nombreuses espèces endémiques. Le sel y dessine des arabesques lumineuses et on y trouve de drôles d’installations, certainement des marais salants.

Moi qui croyais vivre frugalement, j’avais l’impression que mon bonnet miteux, ma veste râpée, mes bottes beuglaient l’aisance et le ventre plein.

L’usage du monde
Nicolas Bouvier

tabriz-azerbayjan

Voilà, je suis prêt à repartir dans de nouvelles aventures littéraires avec des gens bien. Encore Loti, Bouvier, Hugo Pratt, Ella Maillart et peut-être aussi Walter Scott, un amour de jeunesse. Et puis j’ai rêvé cette nuit, de ce que je pourrais faire avec mes carnets.

Etape n°4: Voir Tabriz et le lac Urmia sur Google Maps.

4 Replies to “Moka au bar au Bahar café à Tabriz ou sur les bords du lac salé d'Urmia, Daryâcheh-ye Orumiyeh”

  1. “J’avais des attachements du genre qui n’écrit pas” – ah, je les connais bien, ceux-là 🙂

    L’usage du monde, il faut que je le relise. Je crois qu’on peut tomber amoureux de Bouvier rien que par/pour le titre de ce livre hors normes.

    bonne reprise, mon Romuald…

    ps: t’as appelé ton dentiste ? 😉

  2. «Cent raisons vous appellent à partir. Vous partez pour toucher des identités humaines, pour peupler une carte vide. Vous partez pour rencontrer les formes changeantes de la foi. Vous partez parce que vous êtes encore jeune, […] avide d’entendre crisser vos chaussures dans la poussière. Vous partez parce que vous êtes vieux et que vous avez besoin de comprendre quelque chose avant qu’il ne soit trop tard. Vous partez pour voir ce qui se passera.» COLIN THUBRON, L’Ombre de la route de la soie

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