Patriarche les couilles à l'air

J’ai des envies de lecture folles, des envies de bibliomanes, de lecteur assidu d’homme tronc uniquement pourvu d’une capacité à lire à chaque instant de la journée. Pourtant, je n’ai pas le temps de m’ennuyer. Je dirais même que depuis quelques mois, je n’ai plus l’opportunité de voir le temps d’une journée passer et disons-le carrément, de me faire sérieusement chier. C’était certainement ce qu’il me fallait, un bon coup de boost à ma carrière, une bonne petite fusée vissée au cul, le temps de décoller un bon coup et avoir des perspectives nouvelles, voir la terre d’un peu plus haut.

J’ai des envies de lecture folles. Je viens de terminer un bouquin pour me replonger immédiatement dans un autre. J’ai terminé Jay McInerney pour replonger dans la littérature américaine, du côté de chez Bret Easton Ellis, après avoir un peu hésité à chasser les Moustiques de Faulkner. Je suis content, je lis pas mal, même si le soir, je n’ai plus tellement la faculté de me concentrer à cause de la fatigue.

Jacques-François Fournols

Ce soir, je suis allé en taxi à Paris, et j’ai descendu les Champs-Elysées, l’Avenue Georges V pour à l’arrivée me faire engueuler comme un gamin qui s’est fait attrapé les doigts dans le nez, voire en train de se bouffer les crottes de nez. Pour me consoler à la sortie, pas si démoralisé que ça, j’ai musé devant les belles et grandes et luxueuses vitrines, Agnès B., Armani, Vuitton, sur les Champs, vitrine clinquante grandeur nature.

En fait, je me demande si ce que je cherche dans la vie, ce n’est pas tout simplement une quête de tout ce qui me permet de ne pas trop réfléchir. J’ai vécu des périodes hallucinantes où mon esprit s’emballait au point de m’empêcher de dormir, mais à présent, tout ceci est terminé parce que je pense que j’ai réussi à trouver le moyen de ne pas trop réfléchir. Une petite promenade parmi les gens blindés de fic, les portiers, les femmes longilignes aux jambes gainées de collants aussi noirs que leur tailleur, aux cheveux raides comme la justice et au maquillage impeccable, même après une journée de travail (ou de tapin de luxe) ; c’est fou le nombre de belles femmes dans les beaux quartiers qui trainent avec des beaux mecs engoncés dans de beaux costumes dans un monde où tout est beau, tout est beau et tout est beau, il n’y a rien de plus à en dire en fait.

Jacques-François Fournols

J’envoie un SMS qui ne trouvera écho que quelques heures plus tard, en provenance de Londres et la bonne femme à côté de moi dans le train crache une langue slave dans son portable comme si la personne au bout du fil se trouvait à l’autre bout du monde et qu’elle parlait dans un porte-voix bouché par une motte d’étoupe. Insupportable. Et moi je n’arrive pas à me concentrer sur The Informers. Je repense à ces deux petites adolescentes toutes mignonnes – des vraies pétasses en réalité – qui se sont arrêtées de parler lorsque je les ai croisées en me regardant d’un air complice. Petites connes au doux visage.

– Magnifique. Branlette dans la bonne vieille Buick. Peut-être qu’au diner de Noel nous pourrons parler de la fellation et du cunnilingus. Ma fille a l’air d’apprécier le sujet. Charmant. Pourquoi ne pas tout mettre sur la table, comme vous dites, les enfants ? Très moderne. Je suis trop bête de m’accrocher à ces notions démodées de décence et de pudeur. En retard sur mon temps. Rien n’est tabou, rien n’est sacré. C’est à la télé tous les jours, désormais, les gens se battent pour venir révéler leurs secrets les plus intimes, les plus dégoutants. Bravo ! Dites-le à l’Amérique, racontez à vos propres enfants la vie sexuelle de leur père dans tous ses détails. Brooke Connor, désirez-vous savoir autre chose ? Votre mère aurait-elle oublié un détail ? Peut-être aimerait-elle vous parler de mes… parties ? Nous pourrions passer à la télé. C’est très moderne. Impeccable. Le grand déballage.
Le directeur vient d’arriver juste en arrière et un peu sur la droite de la chaise de mon père : il s’empresse d’intervenir, mais pas tout à fait assez vite, quand papa ouvre sa braguette.
Les deux fillettes japonaises de la table voisine lèvent simultanément la main pour s’en couvrir la bouche, mais pas les yeux. Leur mère pousse un petit cri perçant – je ne puis m’empêcher de me demander si elle se livre à des comparaisons anatomiques – puis il me semble que le silence s’abat sur la salle.
Je dois dire que même moi, je suis estomaqué, tout habitué que je suis aux grands gestes spectaculaires de notre famille. Quand mon père ouvre les bras en une posture théâtrale, le directeur tend instinctivement la main vers le membre exhibé, puis la retire brusquement à quelques millimètres de son but apparent, comme si quelque chose l’avait mordu, son jugement triomphant de son impulsion à la dernière seconde. Le problème de son point de vue semble insoluble : comment occulter le corps du délit sans le toucher ? On dirait que mon père s’avise de ce dilemme et s’en enchante. Sa colère s’est métamorphosée, alchimie miraculeuse de l’alcool, en joie perverse. Le patriarche qui dicte la loi a cédé la place à l’enfant anarchiste. Avec un sourire espiègle, il pose ses mains sur les hanches, défiant ceux qui aspirent au rôle de gardien des convenances.
Le garçon, pris d’une soudaine inspiration, saisit la serviette qu’il porte sur l’avant-bras et la fourre délicatement dans la ceinture du pantalon de flanelle grise de papa. Et enfin, après plusieurs éternités, le directeur et le garçon parviennent à l’entrainer à l’écart.
– J’essaie simplement de me mettre au goût du jour, leur dit-il. De satisfaire la curiosité de ceux qui me sont chers. Ma famille bien-aimée, réconfort de mes vieux jours…

Jay McInerney
Glamour Attitude

Jacques-François Fournols

8 Replies to “Patriarche les couilles à l'air”

  1. Ah ben Fabienne m’a grillée au poteau, j’allais te conseiller de regarder Ti-èfe-ouane pour éviter de réfléchir mais apparemment tu pratiques déjà… Regarder passer les riches comme les vaches regardent passer les trains j’avoue n’avoir jamais pratiqué. Dans mon vilage des riches y en a pas trop, la Grande Rue ne nous sert de Champs-Elysées qu’une fois par an quand y a vide-grenier. Tu devrais venir habiter en province, en fait, les occasions de ne pas refléchir sont légion !

    Merci pour l’extrait littéraire, je manquais d’une lecture intelligente à venir,ayant terminé péniblement une bouse sans nom, un genre de Steven King à la française… mais si je cherche quoi faire lire à mes élèves, ça ne me parait toutefois pas très indiqué…

  2. CHUT, TF1 est mon client maintenant 🙂 Habiter en province, ça m’arrive quelque fois, mais je ne suis finalement qu’un vil urbain et pour l’instant, je crois que ça me va comme ça à partir du moment où je peux m’enfuir de temps en temps.
    Ce sont des élèves de quelle classe ? A partir du CM1 c’est bon, tu peux y aller 😉

  3. en tant que suissesse, ça me fait toujours sourire, cette opposition Paris-province. Il y a des villes (et des belles !) partout en France. Il me semble qu’on n’a pas besoin de vivre à Paris ou en région parisienne pour satisfaire ses instincts urbains…

  4. Mes élèves sont des collégiens ,en plein dans l’âge bête, le pipicacabitenichons.Ils s’émoustillent déjà bien tous seuls sans que je leur fournisse lecture vivifiante 😉
    Non, la sérénité de la campagne (je ne parle pas du plateau de Millevache non plus..!) loin de l’agitation mais celle des rurbains quand même, des écoles pleines de pelouse, des sorties scolaires derrière l’école pour voir la cascade et le ruisseau descendre de la montagne, mettre ses skis dans la voiture et ne faire que 20 mn de route pour accéder à la piste, dire “je reviens dans 10 mn” et en 10 mn avoir le temps d’aller faire un tour dans le bois derrière la maison… en même temps, n’être qu’à 1h d’asphalte d’une mégapole de plus de 4 millions d’habitants, aller y faire un tour lorsque se fait sentir l’envie d’opéra dans un vrai lieu dédié à la chose. C’est cela que j’appelle “la province”… C’est la mienne, en tous cas…

  5. Fabienne, je sais bien ce que tu penses, ce que je voulais dire, c’est que dans l’opinion des parisiens, c’est inconcevable 🙂 Mais Paris n’est pas la France.

    FD, cette province là, je l’adopte, je la prends, je la fais mienne.

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