De la chair

Un titre que l’on aura pu trouver dans les Caractères de Jean de La Bruyère, sauf que l’homme était certes plus prude que je ne le suis en écrivant ces mots. Le train est pour moi une source fantastique d’inspiration, à moins que ce soit littéralement le fait qu’on soit le matin. Une fois encore, je m’assois sur les marches du wagon à deux étages, histoire de casser les bonbons à tous ceux qui voudrait passer par là. A l’étage, au dessus de moi, il y a une paire de jambes interminables et bronzées, au galbe parfait. C’est juste une paire de jambes, avec un buste, un torse, au dessus que j’entr’aperçois et certainement un visage aussi, mais peut-être par peur d’être déçu, je ne cherche pas à savoir qui c’est. Juste une paire de jambes.

Bientôt, tout ça m’a cassé les pieds. J’ai décidé que, tout compte fait, je n’étais peut-être pas écrivain, mais peintre. L’art était peut-être la clef de mon génie. (…) Voilà ce que je lui ai dit: J’ai toujours eu l’instinct d’écriture à l’état latent. Aujourd’hui cet instinct traverse une métamorphose. Cette époque de transition est révolue. Je suis sur le seuil de l’expression.
Couillonnades, il a fait.

John Fante, la route de Los Angeles

torse En ce moment, je pense à l’écriture, au fait d’être sexué de l’écriture. Je pense aussi à tout ces relents de cours de fac, caché au fond de la salle à rêver en écoutant d’une oreille distraite le long flot de paroles du prof, n’en tirant que de temps en temps une substance étrange et compacte. Et puis je me dis que ce n’est pas la vie qui va s’emparer de moi, mais moi qui doit la serrer fort dans mes mains. Rien à voir. C’est comme ça. Je commence à présent à sentir ma chair être envahie de cette tension vitale qu’est le désir et la corporéité. Un mot me revient, Körperlichkeit… Une notion fondamentale dans la philosophie des XIXè et XXè siècles. La corporéité, le fait d’être une chair, un savant entrelacs de corps et d’esprit, qui seraient rendus fous l’un sans l’autre. Je trouve cela d’une beauté excessive, comme j’aime la beauté. C’est ni plus ni moins que l’énergie sexuelle qui oriente l’écriture, lui donne l’impact, la force, la brutalité et la violence. C’est ce qui la valide, l’estampille et l’honore. Si elle n’est pas marquée par la chair intime, elle n’est rien, complètement vidée de sa substance, corps sans vie… Voici le véritable Art de la Faim, celui qu’exerce le vagabond affamé. L’écriture est comme moi, faite pour choquer, pour heurter, rendre sensible, pour exacerber, rendre le jugement difficile et faire passer le convenu pour de la merde. A l’encontre de toutes les conventions, tout le temps. A la fin, je me dis que personne ne peut être moins catholique que je ne le suis… Qu’on me fasse taire, qu’on me tabasse une bonne fois pour toutes, qu’on fasse saigner mon visage pour qu’enfin je ne dise plus rien… De la tuméfaction nait toujours la rancoeur du corps.

Nervous Bride, Songs: Ohia

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